Stress au travail : Quand surcharge rime avec souffrance et inefficacité
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Derrière des réalités très différentes, le stress est entré dans le langage courant. Sociologues, psychologues, ergonomes, médecins ont construit divers modèles pour définir ses contours et ses conséquences. Il ne s'agit donc pas d'un thème à la mode mais bien d'un fait social avéré. Si le stress peut être considéré dans des situations précises et ce avec beaucoup de précaution comme « positif », l'aggravation de son caractère pathologique en milieu de travail est aujourd'hui préoccupant. Ce constat est d'ailleurs confirmé par de récentes études nationales et européennes.
Selon une enquête réalisée en 2000 par la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail, 29 % des salariés européens souffrent de problèmes de santé liés au stress dans la vie professionnelle, contre 20 % quinze ans plus tôt. On estime que les coûts annuels s'élèvent au moins à 20 milliards d'euros. Récemment une étude de l'IFAS ( Institut Français d'action sur le stress, publiée dans l'Enjeux les Echos de novembre 2004 ) indique qu'un homme sur cinq et près d'une femme sur trois souffrent de stress. Toujours selon l'IFAS, les salariés stressés expliquent leur situation par leur activité professionnelle et la difficulté de concilier celle-ci avec leur vie privée.
Or si la dimension collective du stress apparaît comme plus évidente, les débats se placent trop souvent encore au niveau psychologique et individuel plutôt que sur les plus larges déterminants organisationnels et sociologiques ressentis sur les lieux de travail. Ce qui en sous-estimant les facteurs comme la surcharge de travail, voire en écartant les facteurs " sociologiques ", comme l'isolement ou l'exclusion, minimise la responsabilité des entreprises et prive la réflexion sur le stress d'une critique essentielle des orientations managériales actuelles. Flexibilité , accroissement des pressions temporelles, précarité des contrats, exigence de qualité totale, restructurations ont contribué rapidement au renforcement du stress à caractère pathologique. Une même logique implacable lie alors toutes les dimensions de cette transformation : l'impératif du flux tendu", sans stocks, sans pause dans la circulation du produit et qui poussent à l'extrême l'exploitation du temps de travail pour satisfaire des exigences de rendement inédites. En d'autres termes la précarisation et un travail «sous tension» permanente - ont joué un rôle décisif dans l'augmentation du stress et des atteintes à la santé qui en découlent.
Avec la libéralisation de l'économie et l'ouverture des marchés, les cadres se voient placés devant de grands défis de rationalisation qui s'accompagnent notamment de profondes mutations technologiques et de nouvelles contraintes professionnelles. Les contrats individuels d'objectifs, les pressions hiérarchiques, les évaluations, la course aux gains de productivité et aux résultats favorisent dans ce cas les facteurs objectifs dans l'enchaînement menant aux réactions de stress, ou d'une manière plus large, au mal-être ou à l'inconfort au travail.
Les cadres ont ainsi à prendre en compte une diversité de sources de la prescription (les actionnaires, les personnels, l'administration, les différents services fonctionnels, les clients etc ) et à gérer des injonctions contradictoires. Ils ont à traiter à la fois une information "descendante" émanant des échelons hiérarchiques supérieurs, et une information "montante" émanant des salariés qu' ils encadrent et qui porte notamment sur les difficultés d'application des règles formelles. Dans les deux cas, le cadre ne se contente plus simplement de transmettre en l'état les informations, il déploie une activité "d'interprétation".
Ce contexte ainsi que la gestion des incertitudes relatives aux informations qu'ils ont à traiter et notamment la sous-estimation des délibérations sur des problèmes comportant à la fois des dimensions d'efficacité et éthiques expliquent une grande part de leur souffrance au travail. Dans ce cas le stress change de nature et s'accompagne au côté d'un stress de la performance, d'un stress de l'inhibition. En d'autres termes, les cadres sont plongés dans la contradiction permanente, celle d'avoir à faire appliquer des décisions sur lesquelles ils n'ont plus de contrôle et avec lesquelles ils sont de moins en moins d'accord.
Devant le caractère urgent du phénomène de stress, il est impératif de placer la protection de la santé physique et mentale des salariés au coeur des priorités des négociations collectives à venir. Il convient pour cela que les entreprises cessent de se voiler la face en se contentant d'apporter de simples mesures individuelles en lieu et place d'une recherche en profondeur de ses causes. L' accord européen sur le stress au travail signé le 8 octobre 2004 offre à cet effet une opportunité de redonner sens au dialogue social et de déboucher sur des mesures concrètes pour améliorer les conditions de travail des salariés.
(03/01/04)
Eric PERESSecrétaire général-adjoint FO-Cadres