Que font les cadres ?
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La notion de cadre est typiquement française. L'histoire explique l'exception française née de la filiation militaire avec la pratique de commandement qui caractérisait surtout l'activité des ingénieurs dans l'industrie au moment où la catégorie de cadres a émergé. A sa naissance, en 1947, le régime de retraite des cadres de l'Association Générale des Institutions de Retraite des Cadres (AGIRC) comptait 208 496 cotisants. Le cap du million fut franchi en 1972 pour avoisiner les 2 500 000 en 1997 et les 3 millions aujourd'hui.
Au temps de la naissance du concept, leur position de commandement plaçait ingénieurs et cadres à une distance sociale significative de ceux qui étaient commandés. L'intégration dans la catégorie du personnel d'encadrement résultait :
- ou bien d'une longue accession par la promotion interne qui faisait émerger les plus méritants, les plus capables ou les plus dociles ;
- ou bien de la fréquentation des grandes écoles, voie royale et malthusienne dès lors que l'on prenait soin de ne former que le nombre de cadres nécessaires à la reproduction.
Cette position particulière de l'encadrement mettait chacun de ses membres à l'abri des vicissitudes qui resteront longtemps l'apanage des autres catégories de salariés telles le chômage et le cortège de souffrance et d'exploitation l'accompagnant.
A ces avantages liés à la pérennité de l'emploi s'ajoutaient, en général, des rémunérations confortables, du travail intéressant la proximité du pouvoir et une retraite assurée par l'entreprise à ses vieux et fidèles serviteurs.
Du fait de son accroissement perpétuel dans le monde du travail, la composante encadrement a vu exploser l'unicité distinctive qui la caractérisait. Désormais, l'univers des cadres se répartit en trois catégories :
- dans la première catégorie se retrouvent les cadres qui commandent. Cadres dirigeants faisant partie du premier cercle qui entoure le patron, ils participent au pouvoir et à ses avantages.
- la seconde catégorie regroupe les cadres d'infrastructures qui font tourner l'entreprise au quotidien. Ceux-là sont en position de relative stabilité car ils sont indispensables pour assurer la continuité de l'activité productive. Cela n'empêche pas qu'en cas de réorganisation, ces cadres d'infrastructure sont priés de " prendre la porte " après avoir licencié leurs pairs.
- la troisième catégorie est constituée de tous les autres dont l'importance relative ne cesse de croître. Il s'agit de cadres dédiés à des activités qui requièrent des capacités d'expertise dont l'utilité peut être éphémère. Ils constituent la population des cadres mobiles et nomades que l'entreprise ne souhaite plus s'attacher sur la longue période. Ce sont les cadres de cette troisième catégorie qui constituent les cadres " jetables " au sens où ce terme est usuellement appliqué. Ce modèle devient celui bien connu des intermittents du spectacle. La " jetabilité " est devenue possible car la logique productive qui élucide les processus de production au nom de la qualité totale et de la normalisation instrumentalise le travail dans des segments où cela paraissait inenvisageable. En conséquence, les opérateurs deviennent interchangeables à des endroits où hier étaient au contraire exigées des capacités liées à l'expérience et à la pratique.
De tout cela découlent des conséquences qui amènent désormais le personnel d'encadrement à connaître la situation qui est déjà celle des autres catégories de salariés, par exemple, en matière de chômage. Le temps où la privation d'emploi était inconnue des cadres n'est plus. Les chiffres démontrent que s'il tend à croître plus vite que la moyenne - 61 300 cadres au chômage en 1986, 140 500 en 1996 et 175000 en 2000 soit une progression en 14 ans de 185% - le chômage des cadres est de l'ordre de 5 à 6 % alors que celui des autres salariés est du double avec une vulnérabilité d'autant plus grande que la qualification est moindre.
Autre élément significatif de comparaison : celui de la rémunération. Là aussi l'effet des lois du marché dans un univers où elles ne s'appliquèrent pas jusque là traduit des effets ravageurs. Où que l'on porte le regard, c'est la détérioration sauf pour la fraction de cadres dirigeants du premier cercle.
Du côté des jeunes diplômés, les cinq dernières années ont vu les salaires d'embauche réduits d'un tiers dans un mouvement qui répercute ses effets en cascade. La tendance générale est à la baisse avec une fragilité particulière des cadres les plus expérimentés auxquels on montre facilement la porte puisqu'on peut aisément les remplacer par des jeunes dont la moindre qualification est plus que compensée par le niveau infiniment moins élevé de rémunération.
La banalisation de l'encadrement et sa rétrogradation sont renforcées par l'effritement de la catégorie qui la soutenait : la classe ouvrière et les salariés non qualifiés.
Par répercussion mécanique, toute la pyramide hiérarchique est rétrogradée. Pour clore ce chapitre, des éléments de comparaison, on peut encore évoquer la stabilité de l'emploi ou plutôt la perspective de carrière qui se pose tout autrement de nos jours. Hier, on entrait dans la carrière pour occuper des postes à l'intérieur desquels du temps était laissé au temps dans un monde qui, lui-même, évoluait lentement. Cela permettait de voir venir et donnait des marges de manouvre et d'initiative à l'individu, pour piloter lui-même sa carrière. Le juste à temps avec zéro délai, zéro défaut et zéro repos n'avait pas été inventé. Il l'a été et a placé la tension maximale en moteur de l'activité professionnelle. Chacun se trouve soumis au harcèlement plus ou moins violent, privé des moyens de se retourner, de respirer et aussi, privé de boussole.
La complexité croissante alliée à la barbarie des règles de la mondialisation compétitive transforme la belle promesse de l'extinction de la peine au travail en une forme de servitude d'autant plus cruelle qu'elle ne dit pas son nom et se déploie dans un univers que le flou caractérise. En bref, la subordination est devenue servitude, notamment pour les cadres.
Février 2000