Management : De l'illusion au cynisme
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Dans l'entreprise l'écart entre discours managériaux et pratiques effectives s'accompagne généralement d'effets désastreux pour la crédibilité des dirigeants et plus encore pour la confiance des cadres.
Les discours managériaux ont pour principaux objectifs d'informer les cadres des dernières innovations en matière de gestion et de direction et de soutenir la réussite, la fierté au travail, la promotion.Mais quand l'entreprise se débarrasse de ses cadres exclusivement pour réduire ses coûts et accroître sa performance boursière, il est difficile de ne pas douter.
Les discours managériaux qui invoquent à longueur de temps les valeurs de confiance, d'autonomie et de responsabilité ou encore ceux relatifs à l'accomplissement et la réalisation de soi dans l'entreprise sont mis à mal. Le sentiment d'invulnérabilité qui a longtemps prévalu dans l'encadrement, renforcé en cela par un contrat implicite qui leur assurait un emploi et une carrière professionnelle sans écueils, en contrepartie d'une fidélité et d'une disponibilité totales, est aujourd'hui révolu. Les logiques de l'actionnaire et du client imposent progressivement à grands renforts de principes économiques de nouvelles exigences où désormais « coopération », « performance » et « investissement » riment trop souvent avec « flexibilité », « licenciement » et « individualisation » autour de cette volonté de consacrer la fin d'une reconnaissance collective du droit à l'emploi au profit d'une responsabilité individuelle du chômage que sous-tend la conception libérale de l'employabilité.L'invocation de l'entreprise responsable exprime dès lors une des nouvelles conceptions managériales d'essence néo-libérale où la question de l'emploi se réduit à un lien, plus lâche que jamais et dont la sécurité dans le temps est jugée comme suicidaire sur le plan concurrentiel.
De leur côté, les discours managériaux peuvent aussi devenir par leurs caractères normatifs les supports d'une conception morale du rapport au travail et à l'emploi, spécifiant ce qui doit être en lieu et place de ce qui est. Sur ce point l'évolution des pratiques de gestion RH est illustrative. Elle s'effectue désormais à l'aide de nouveaux outils d'évaluation et de contrôle de l'activité qui distillent à l'aide notamment de notion comme le « savoir être », une conception psychologisante et moralisante où les termes de bons et mauvais comportements présentent de redoutables risques. Les pressions indirectes et manipulations qui en découlent permettent de plus en plus de contrôler et de limiter objectivement la liberté des individus tout en leur laissant l'impression subjective d'une liberté croissante. Cela produit un cynisme effréné, une désillusion tragique, mais aussi une souffrance et pose avec plus d'acuité la problématique de leur motivation professionnelle. L'auto-aliénation comme issue possible au conflit fait son lit dans les esprits se reposant sur les principes de l'engagement contraint et de l'illusion de la ruse managériale du donnant/donnant.
Dans ce contexte les cadres et ingénieurs n'hésitent plus à affirmer leur proximité avec l'ensemble des salariés. Leur investissement dans le fait syndical vient rompre avec la représentation classique d'une « classe » encline à se ranger auprès de la direction. Face à ces évolutions qui s'imposent comme autant d'impératifs économiques contre lesquels il serait vain de lutter, les cadres savent que seuls ils ne peuvent raisonnablement défendre leurs intérêts.
C'est pourquoi leur place est au sein de notre organisation syndicale. La difficulté apparente à cerner les contours de l'encadrement ne doit pas laisser croire en l'absence d'une réelle identité professionnelle des cadres. Elle nous invite au contraire à renforcer notre vigilance face à ces évolutions à l'ouvre dans le monde du travail pour mieux répondre à leurs revendications. Cette démarche est essentielle pour assurer le renforcement de la solidarité entre tous les salariés. Redonner sens à la notion d'autonomie dans le travail des cadres, redéfinir leur rôle et leur place dans l'entreprise sont au cour de nos revendications. Attachées au « réformisme militant », ces dernières se veulent critiques et constructives. Elles n'ont pas pour objet la constitution d'un mouvement d'opinion. Elles visent uniquement une meilleure défense de leurs droits et de leurs intérêts individuels et collectifs. C'est cela le syndicalisme libre et indépendant.
[25/01/06]
Eric PERESSecrétaire général-adjoint